REV : Une nouvelle approche des revenus de blockchains, mais est-elle pertinente ?
2 avril 2025

Dans cet article
Le concept de Real Economic Value (REV) a été introduit en 2024 par le groupe d'analystes de Blockworks Research et propose une nouvelle manière d'estimer les revenus d'une blockchain. Qu'est-ce que cela révèle ? Que faut-il en conclure dans le débat Fat Protocol vs Fat App Thesis ? On vous explique.
Qu’est-ce que le REV ?
Présentation du REV
Le REV (ou Real Economic Value) est un standard de calcul des revenus d’un protocole, prenant en compte à la fois les frais de transactions de base mais également les pourboires supplémentaires, notamment versés aux validateurs. L’objectif est de mieux représenter la demande monétaire réelle pour l’espace de bloc d’un protocole.
Introduit par l’équipe de recherche de Blockworks Research et popularisé sur X par des analystes comme Dan Smith, le concept de REV a émergé fin 2024 comme une nouvelle métrique d’évaluation des revenus des blockchains. Rapidement adopté, il a suscité autant d’intérêt que de controverses.
Le REV, tel qu’introduit par Blockworks Research, concernait surtout la blockchain Solana. Dans ce cas particulier, cela se traduit par trois types de frais :
- Frais de base : nécessaires à l’exécution de toute transaction.
- Frais de priorité : frais additionnels intégrés dans le protocole, permettant de faire passer une transaction en priorité.
- Jito Tips : pourboires off-chain payés pour envoyer une transaction directement au validateur “leader” du prochain bloc, souvent pour capturer de la MEV.
Le REV agrège ces trois sources de revenus, y compris les tips vers Jito, pour refléter l’ensemble de la valeur monétaire associée à l’exécution d’une transaction. Or, sur Solana, ces tips représentent une part croissante de l’activité économique : ils sont passés de 30 % à plus de 56 % des frais totaux perçus en moins d’un an.
Cette redéfinition des revenus est loin d’être anodine. En élargissant ce que l’on considère comme “revenu blockchain”, le REV remet en question les classements habituels et bouscule l’analyse économique des L1. Dans le cas de Solana, par exemple, le passage au standard REV augmente significativement les revenus affichés — avec des implications directes sur les métriques de valorisation.
Référence au MEV
Le nom REV est une référence directe à la MEV — Maximal Extractable Value — une métrique controversée et souvent souvent exclue du calcul des revenus nets d’un protocole. L’objectif des inventeurs du REV est justement de réintégrer cette valeur, considérée comme une composante essentielle de la demande économique pour l’espace de bloc.
La MEV est un vieux concept, autrefois connu sous le nom de "Miner Extractable Value" à l’époque où Ethereum était encore en Proof of Work, dont la première mention est attribuée à Phil Daian en 2019 dans son papier Flash Boys 2.0.
Concrètement, la Maximal Extractable Value désigne la valeur qu’un validateur peut extraire en réorganisant les transactions dans un bloc. Celle-ci est assez controversée car elle peut exister sous deux formes bien différentes :
- MEV “toxique” : comme le front-running ou les attaques sandwich, qui dégradent l’expérience utilisateur en capturant une partie de la valeur des transactions.
- MEV “utile” : comme les arbitrages inter-DEX ou les liquidations dans la DeFi, qui améliorent l’efficience du marché sans nuire aux utilisateurs.
La MEV fait donc débat : elle est à la fois un risque pour l’expérience des utilisateurs (notamment d’un point de vue financier) et un mécanisme clé pour assurer l’équilibre économique des applications de finance décentralisée (DeFi).
C’est précisément dans ce contexte que s’inscrit la REV. En intégrant les pourboires liés à la MEV (comme les Jito Tips) dans le calcul des revenus, le REV reconnaît que ces flux reflètent une véritable demande pour l’espace de bloc — et non des externalités à exclure.
Autrement dit, là où la MEV a longtemps été considérée comme une anomalie ou une “taxe” invisible, le REV en fait un indicateur de performance. C’est un renversement de perspective : la MEV cesse d’être une externalité à contenir, et devient une source légitime de revenus pour la blockchain.
Fat Protocol vs Fat App Thesis
Concept
Le concept de REV est indirectement lié à un débat plus ancien : celui entre Fat Protocol Thesis et Fat App Thesis. Il s’agit de deux visions opposées de la manière dont la valeur est capturée dans les écosystèmes de blockchain.
La Fat Protocol Thesis, introduite par Joel Monegro en 2016, part du postulat que les blockchains inverseraient la logique établie par l’architecture d’Internet. Dans le monde du Web, les protocoles comme TCP/IP servent de couche d’exécution pour l’ensemble des sites Internet et pourtant, ils ont une valeur infiniment plus faible que les applications qu’ils supportent. C’est la vision de la Fat App Thesis.
À l’opposé, Joel Monegro pense que grâce à la couche de consensus, à la transparence des données et à l’alignement avec un token natif, les protocoles (et donc les blockchains de layer 1) capturent bien plus de revenus et de valeur économique que les applications. C’est la vision du Fat Protocol Thesis.
Autrement dit, la Fat App Thesis appliquée au monde de la blockchain signifierait que les applications, en particulier les dApps et les Rollups, finiront par capturer la majorité de la valeur, reléguant les L1 au rôle d’infrastructure générique et peu différenciante.
Résumé :
- Fat Protocol Thesis : les blockchains de layer 1 captureront plus de valeur économique que leurs applications (à l’inverse d’Internet).
- Fat App Thesis : les applications et les Rollups captureront plus de valeur économique que leur infrastructure (comme Internet).
Le REV s’inscrit pleinement dans cette opposition, car il redéfinit la manière dont on mesure les revenus d’une L1, souvent au détriment des applications qui en génèrent pourtant la majeure partie.
Ethereum
Ethereum semble progressivement s’orienter vers la Fat App Thesis, en adoptant une roadmap (et une architecture) centrée sur les Rollups, qui sont majoritairement vouées à devenir des applications. Ainsi, le protocole délègue de plus en plus l’exécution à des couches externes, tout en se positionnant comme une base neutre et sécurisée.
Cette vision est renforcée par son approche vis-à-vis de la MEV. Depuis plusieurs années, Ethereum développe des outils comme PBS (Proposer-Builder Separation) ou MEV-Boost pour limiter les effets néfastes de la MEV et protéger les utilisateurs. L’idée n’est pas de capturer ces revenus à l’échelle du protocole, mais de les encadrer voire les redistribuer équitablement.
Autrement dit, Ethereum s’efface volontairement au profit des applications et des Rollups qui se construisent au-dessus. La vision philosophique adoptée est de devenir le TCP/IP de la blockchain : une couche de base universelle et indispensable pour construire des solutions qui captent un maximum de valeur.
Le risque ? En laissant les Rollups capter l’attention, l’innovation et les revenus, Ethereum pourrait perdre une partie de son premium de valorisation face à d’autres architectures. Néanmoins, c’est un sacrifice assumé par la Fondation Ethereum, car une grande partie de la communauté pense que cette thèse est essentielle pour devenir l’infrastructure de référence mondiale à l’avenir.
Solana
À l’inverse, Solana défend plutôt la Fat Protocol Thesis en plaçant son image au centre de l’activité sur sa blockchain. Son architecture monolithique lui permet de proposer les meilleures performances, mais également et surtout d’absorber un maximum de MEV pour les redistribuer aux validateurs et aux stakers.
Plutôt que de déléguer l’exécution, Solana centralise tout sur la couche 1. Cette approche permet à la blockchain de capter directement les flux liés à l’activité on-chain, notamment les tips de MEV via Jito. Contrairement à Ethereum, la MEV n’est pas un phénomène à contenir (dans une certaine mesure), mais une source de revenus pleinement assumée, redistribuée aux validateurs et stakers.
C’est là que le concept de REV intervient parfaitement : il permet de gonfler artificiellement (ou non, le débat est encore ouvert) les revenus de la blockchain. Ainsi, en affichant des revenus aussi élevés (surtout via les tips), Solana se donne les moyens d’être valorisée comme un protocole “fat” — même si cela implique de capturer de la mauvaise MEV et de ne pas redistribuer la valeur aux applications qui sont à l’origine.
En toute logique, tout le monde n’est pas d’accord et certains pointent du doigt ce désalignement entre la blockchain principale d’un côté, et les applications et les utilisateurs de l’autre. D’ailleurs, Token Terminal a récemment élargi le débat face à Blockworks en proposant un tableau de bord incluant plusieurs métriques différentes pour comparer Ethereum et Solana.
Tendance vers la Fat App Thesis
Une dynamique qui s’inverse
Si la vision d’une “blockchain fat” séduit certains, la réalité des chiffres montre une dynamique inverse : les applications capturent une part croissante des revenus. Autrement dit, la Fat App Thesis est en train de gagner du terrain.
Selon une étude de Syncracy Capital, la part des revenus captée par les applications est passée de 10 % à plus de 40 % en quatre ans, sur Ethereum comme sur Solana. Un retournement de tendance clair.

Un exemple frappant : Pump.fun. En l’espace d’un an, cette seule application a généré près de 600 millions de dollars de revenus, dépassant certains jours les revenus de Solana elle-même.
Cette montée en puissance des applications remet en question le modèle Fat Protocol. D’autant plus qu’un nouveau type d’architecture vient renforcer cette dynamique : les App-Specific Sequencers (ASS).
La menace des App-Specific Sequencers (ASS)
Les ASS permettent à une application de reprendre le contrôle sur l’ordre d’exécution des transactions, en déléguant cette fonction à un séquenceur dédié. Les applications sont dites “souveraines”, dans le sens où elles ont la main sur l’exécution et ne dépendent plus de la couche d’exécution (notamment sur des infrastructures monolithiques comme Solana). Par ailleurs, elles restent sur le L1, sans aucun bridge ni layer supplémentaire, contrairement aux L2.
Pourquoi c’est important ? Parce que contrôler l’exécution, c’est aussi capturer la MEV générée par son activité, au lieu de la laisser aux validateurs du L1.
C’est exactement ce que cherchent à faire des projets comme Sorella Labs, qui défendent une vision dans laquelle les applications peuvent capter la “bonne” MEV, tout en neutralisant la “mauvaise”. Les ASS deviennent donc une alternative crédible aux blockchains monolithiques pour protéger les utilisateurs, tout en renforçant la thèse du Fat App.
Les ASS sont donc un risque pour la vision du Fat Protocol Thesis poussée par le concept de la REV. En effet, cela permet de redistribuer nativement la MEV aux applications, au lieu de la redistribuer aux validateurs comme auparavant avec les tips de Jito.
Vers des architectures propriétaires
Certaines applications vont encore plus loin en développant leur propre infrastructure. C’est notamment le cas de Pump fun ou encore de Jupiter :
- Récemment, Pump fun a introduit son propre AMM pour se détacher de l’utilisation de Raydium, et maximiser ses propres profits. Une application motivée par ses propres profits pourrait être incité à utiliser une solution ASS pour capter toute la MEV qu’elle génère, plutôt que la laisser aux validateurs, ce qui ferait complètement échouer la vision même de la REV.
- Jupiter a aussi annoncé son propre Layer 1 nommé Jupnet, utilisant la SVM et possédant sa propre exécution, ce qui va rediriger la MEV créé par son activité vers les validateurs de Jupiter, plutôt que ceux de Solana.
Interopérabilité et le “premium” des L1
L’interopérabilité entre les blockchains est absolument nécessaire pour qu’un écosystème construit sur une L1 puisse capter le plus simplement et facilement les utilisateurs ou la liquidité d’autres blockchains.
Des avancées majeures sont réalisées par des projets comme Accross, Twine, Particle ou Skate travaillent à effacer la couche L1 de l’expérience utilisateur. Cela peut être grâce à de nouveaux standards de communication, à l’implémentation de la Chain Abstraction ou tout simplement à un hub de liquidité.
Néanmoins, cela menace directement la thèse du Fat Protocol. Effectivement, si l’interopérabilité se développe suffisamment pour que les utilisateurs puissent avoir recours à n’importe quelle application sans se soucier de savoir sur quelle L1 elle est construite, toutes les L1 perdent alors le “premium” de l’attention, et donc potentiellement une partie de leur capitalisation.
Valorisation : un plafond de verre pour les L1 ?
Les implications du REV dépassent la simple comptabilité des revenus. En redéfinissant ce qui constitue un “revenu blockchain”, ce standard vise aussi à légitimer des valorisations plus élevées pour les L1 — notamment celles qui captent directement la MEV comme Solana.
Mais cette stratégie soulève une question fondamentale : jusqu’où peut-on pousser la valorisation d’une couche d’infrastructure ? Aujourd’hui, les blockchains L1 sont massivement valorisées et sont parfois déconnectées de leurs revenus réels. Certaines atteignent des multiples de plus de 600x leurs revenus, contre 5 à 20x pour une application.

Exemple : Solana est régulièrement comparée au Nasdaq. Or, la société qui opère le Nasdaq est valorisée à 45 milliards de dollars, alors que les actifs échangés sur la plateforme dépassent 28 000 milliards de dollars. À son pic, Solana avait une capitalisation supérieure à celle du Nasdaq, avec 10 fois moins de volume et des coûts d’infrastructure bien plus élevés.
Ce décalage met en lumière un plafond de verre potentiel pour les L1 : au fur et à mesure que les revenus se déplacent vers les applications (Pump.fun, Jupiter…), et que l’interopérabilité rend la couche d’infrastructure invisible, le premium de valorisation des L1 pourrait mécaniquement s’éroder.
Conclusion
Le REV est un concept intéressant, car il cherche à mieux refléter la demande économique réelle pour l’espace de bloc — notamment en intégrant la MEV comme une source légitime de revenus. En cela, il s’aligne parfaitement avec la Fat Protocol Thesis : celle d’un monde où les L1 capturent la majorité de la valeur générée on-chain.
Mais ce modèle est de plus en plus contesté. La montée des applications souveraines, le développement de l’ASS, l’émergence de L1 propriétaires et l’abstraction progressive des couches d’exécution déplacent l’attention (et la valeur) vers les applications.
Dans un contexte où la valeur suit l’attention, où les utilisateurs se moquent de la L1 sous-jacente, et où les applications contrôlent de plus en plus l’exécution, le REV pourrait bien n’être qu’une illusion temporaire de valorisation du protocole.
Les blockchains devront choisir : conserver un modèle extractif et risquer la fuite des applications ou accepter de partager (voire perdre) la MEV pour préserver leur pertinence dans l’économie on-chain de demain.