14 avril 2026

World Liberty Financial, le projet crypto de la famille Trump, se retrouve au cœur d’une controverse après avoir utilisé son propre token comme collatéral pour emprunter des dizaines de millions de dollars d’USDC, laissant potentiellement des utilisateurs sans la possibilité de retirer leurs fonds. Voici notre analyse de cette opération en apparence classique mais qui révèle un nouveau “crime” du camp Trump.
World Liberty Financial est présenté comme un protocole de finance décentralisée géré par une DAO dont le but est d’améliorer le dollar américain et de proposer des alternatives au système financier traditionnel. Dans les faits, le projet s’apparente davantage à une structure centralisée contrôlée par la famille Trump et son entourage, avec une logique économique très éloignée des standards de la finance on-chain.
Le projet s’articule autour de deux produits principaux : le token WLFI, dont la prévente a généré 550 millions de dollars d’engagement de la parts de plusieurs dizaines de milliers d’investisseurs, et le stablecoin USD1, dont la capitalisation a rapidement atteint plusieurs milliards de dollars.
Derrièe un narratif politique autour de la souveraineté financière et de l’opposition au système bancaire traditionnel, la gouvernance réelle du protocole reste extrêmement concentrée. La famille Trump contrôle environ 60 % des parts de la structure. De surcroît, elle capte 75% des revenus issus de la vente de WLFI et la totalité des revenus générés par l’USD1.
Ce n’est une surprise pour personne, World Liberty Financial est davantage une entité privée utilisant les codes de la DeFi qu’un vrai projet décentralisé. Mais surtout, il s’inscrit dans une stratégie plus globale de la famille Trump visant à monétiser l’image du président pro-crypto construit durant les élections américaines.
L’analyse détaillée des évènements via les explorateurs Arkham et Etherscan révèle une histoire qui débute le 8 février 2026, lorsque la trésorerie de World Liberty Financial a déposé 14 millions de dollars d’USD1 sur le protocole Dolomite en collatéral, permettant d’emprunter environ 11 millions de dollars d’USDC.
Quelques minutes plus tard, 11,45 millions d’USDC ont été envoyés vers une adresse de dépôt Coinbase Prime. Deux jours plus tard, le 10 février, 12,5 millions d’USD1 ont été transférés directement depuis la trésorerie de World Liberty Financial vers une nouvelle adresse Coinbase Prime, sans passer par Dolomite.
Ce n’est que deux semaines plus tard que le token WLFI intervient. Le 20 février 2026, la trésorerie de World Liberty Financial dépose 890 millions de WLFI sur Dolomite et emprunte 20 millions d’USD1 contre ce collatéral. Le 24 mars, 1,1 milliard de WLFI supplémentaires sont déposés. Au total, 1,99 milliard de tokens WLFI sont alors immobilisés sur Dolomite, pour environ 31,4 millions de dollars de stablecoins empruntés sur ces deux opérations.
L’activité se poursuit ensuite le 2 avril, avec un transfert de 2 milliards de WLFI depuis la trésorerie vers un wallet proxy Gnosis Safe. Le 7 avril, un nouveau montant de 1 milliard de WLFI est envoyé sur cette même adresse. Au prix actuel, cela représente environ 266 millions de dollars.
À noter que de nombreux analystes, comme Arkham, soutiennent que ces montants ont été également déposés sur Dolomite via d’autres adresses, bien que les données on-chain ne peuvent le confirmer avec certitude.
Néanmoins, le reste des activités reste problématique, puisque World Liberty Financial utilise le WLFI comme collatéral sur un protocole de lending peu reconnu, permettant d’emprunter des millions de dollars d’USDC, alors même que la liquidité secondaire du token sur les exchanges est extrêmement faible au regard de la valorisation.
Le premier point de tension concerne directement Dolomite et le pool sur l’USD1. Les données de l’interface du protocole indiquent que 189,6 millions de dollars d’USD1 ont été déposés pour 167,8 millions de dollars empruntés, soit un taux d’utilisation de 88%. À ce niveau, la liquidité disponible est extrêmement limitée.
Ce que cela signifie, c’est que tous les déposants ne peuvent plus sortir simultanément, car une grande partie des fonds est immobilisée dans la position de WLFI. Environ 160 millions de dollars sur les 189,6 millions d’USD1 déposés appartiennent à World Liberty Financial (i.e ils représentent plus de 80% de la TVL et des emprunts) ce qui créé une dépendance totale à un acteur unique.
Tant que World Liberty Financial ne rembourse pas sa dette, les utilisateurs ne peuvent pas récupérer leur capital dans des conditions normales. Le rendement affiché par le protocole (11% d’APY sur l’USD1) ne reflète donc pas une activité saine, et pourrait inciter des utilisateurs à déposer alors que le risque de ne pouvoir jamais en sortir est très élevé.
L’autre problème est la nature du collatéral. Le WLFI affiche une valorisation de plusieurs milliards de dollars, mais sa liquidité réelle est quasi inexistante. Sur les principaux marchés, quelques centaines de milliers de dollars de pression vendeuse suffirait à provoquer une chute du prix. Ainsi, liquider une position de plusieurs centaines de millions de dollars semble tout simplement impossible sans faire s’effondrer le marché.
Ce que tout cela signifie est que cette position menace la solvabilité de Dolomite. Si le WLFI venait à chuter significativement, et que l’équipe ne parvient pas (volontairement ou non) à maintenir un health score positif, alors Dolomite se retrouverait dans l’incapacité de liquider correctement le collatéral pour couvrir la dette.
Le résultat serait alors la création de bad debt, absorbée par les autres déposants. C’est le risque majeur pointé par les observateurs : la possibilité que l’équipe de WLFI ait volontairement créé cette position pour extraire des USDC contre un token virtuellement capitalisé mais qui ne vaut en réalité pas grand chose.
Un élément supplémentaire vient complexifier cette analyse : la structure même de la position. Une partie des fonds empruntés semble être réutilisée comme collatéral dans d’autres positions, créant une forme de boucle de levier interne. Autrement dit, la liquidité circule au sein du même acteur.
Le dernier élément qui vient corroborer cela est le contexte dans lequel cette opération a été réalisée. Dolomite n’est pas un protocole neutre dans cette histoire : Corey Caplan, fondateur du protocole, est également CTO de World Liberty Financial. Autrement dit, World Liberty Financial emprunte massivement sur une infrastructure avec laquelle il entretient déjà des relations étroites, ce qui pose la question de la neutralité face au risque.
Note : il est fortement déconseillé de déposer des USDC dans ce pool ou sur Dolomite.
Face à la montée des critiques, World Liberty Financial a publié une réponse, visant à expliquer la situation. L’équipe rejette les accusations et présente toutes les critiques comme erronées, voire trompeuses.
Le premier argument avancé est l’absence de risque de liquidation. D’après eux, le risque de liquidation est un non-sujet car la position est largement surcollatéralisée et pourrait être renforcée à tout moment en ajoutant davantage de WLFI. Cet argument est évidemment insuffisant.
Nous savons tous que comme n’importe quel utilisateur normal de DeFi, l’équipe de WLFI est capable de gérer sa position pour maintenir un health score positif et éviter la liquidation. Néanmoins, le problème n’est pas la quantité de collatéral, c’est tout simplement sa qualité. Ajouter davantage de WLFI ne change rien si ce token ne peut pas être liquidé dans des conditions normales de marché.
Le second argument repose sur le rôle d’“anchor borrower”. World Liberty Financial explique que sa position permet de générer du rendement pour les utilisateurs du protocole, en attirant de la liquidité grâce à des taux élevés. Dans cette logique, la concentration de l’emprunt ne serait pas un problème mais plutôt une aubaine pour les utilisateurs qui peuvent bénéficier d’un rendement intéressant.
Encore une fois, la réponse est volontairement biaisée. Comme expliqué plus haut, les rendements affichés ne témoignent pas d’un marché de lending équilibré mais d’une situation où un seul acteur absorbe la quasi-totalité de la liquidité disponible. Les 11 à 16 % d’APY observés sur USD1 et USDC sont simplement la prime de risque que payent les utilisateurs face à cette situation.
Dans un contexte où de nombreux protocoles de finance on-chain ont eu des comportements malveillants ces derniers mois, la confiance des utilisateurs envers les équipes des projets est particulièrement faible. À cela s’ajoute le fait que Donald Trump et sa famille sont considérés par beaucoup comme des opportunistes dont l’unique volonté est de profiter de l’écosystème pour extraire un maximum d’argent, alors ce comportement “altruiste” visant à offrir de beaux rendements aux utilisateurs semble bien difficile à croire.
En parallèle, World Liberty Financial met également en avant sa solidité financière, avec un run rate annuel de 159,5 millions de dollars pour USD1 et plus de 65 millions de dollars de rachats de tokens WLFI. Ces éléments sont utilisés pour renforcer l’idée que le projet est sain et capable de soutenir sa position. Un argument qui ne répond pas au problème de qualité du collatéral, de solvabilité et de capacité à liquider cette position.
Enfin, l’équipe évoque des améliorations techniques sur USD1 et une future proposition de gouvernance pour débloquer les tokens des premiers investisseurs. Là encore, il s’agit clairement d’une manipulation pour détourner le débat.
Pour donner du contexte, le projet a levé 550 millions de dollars auprès de plus de 180 000 investisseurs au cours de l’année 2024. Le token WLFI a été lancé en septembre 2025, avec environ 30 % de l’offre en circulation, à une valorisation de 6 milliards de dollars. Aujourd’hui, la capitalisation a fortement chuté et est estimée à environ 2,5 milliards de dollars. Or, près de 80 % de l’offre reste encore verrouillée, ce qui signifie que le prix actuel n’a jamais réellement été confronté à une pression vendeuse significative.
Le problème est que les tokens WLFI en circulation ont uniquement été distribué à l’équipe du projet, tandis que les investisseurs privés n’ont toujours pas perçu quoi que ce soit et aucune communication officielle avant ce post de clarification n’a mentionné de programme d’unlock. L’introduction prochaine de ces tokens sur le marché pourrait donc profondément déséquilibrer la structure actuelle.
Quand un individu aussi controversé que Justin Sun dénonce votre projet, c’est que vous avez vraiment quelque chose à vous reprocher. En fin de semaine dernière, le fondateur de Tron a pris la parole publiquement pour accuser l’équipe de World Liberty Financial de manipulation et dénoncer les pratiques malveillantes.
Parmi les principaux éléments soutenues par Justin Sun, le plus inquiétant est le fait que le smart contract du WLFI intégrerait une backdoor permettant à l’équipe de geler unilatéralement les fonds de n’importe quel utilisateur. Cette fonctionnalité n’aurait jamais été communiquée aux investisseurs lors de la levée de fonds, ce qui pose directement la question de la transparence du projet.
Dans un second message, il affirme qu’une seule adresse disposerait du pouvoir de blacklister des wallets, tandis qu’un multisig 3/5 contrôlerait les actions critiques du protocole. En pratique, cela signifie qu’un nombre très limité d’acteurs aurait un contrôle total sur l’infrastructure, même si cette pratique est loin d’être rare dans l’écosystème.
World Liberty Financial a contesté ces accusations en appuyant sur la mauvaise image de Justin Sun dans l’écosystème, indiquant au passage que ses wallets auraient été gelés suite à une violation de ses engagements contractuels. Certaines versions évoquent une tentative de contourner les conditions de vesting pour vendre ses tokens aux utilisateurs de sa propre plateforme HTX, ce qui aurait justifié cette décision.
À ce stade, il est impossible de trancher entre les deux versions, aucune preuve publique ne permettant de confirmer l’une ou l’autre. Néanmoins, un point reste incontestable : l’équipe dispose d’un pouvoir technique lui permettant d’intervenir directement sur les fonds des utilisateurs. Même si ce mécanisme peut avoir une justification dans certains cas, il est en contradiction directe avec le narratif de décentralisation mis en avant.
Le fait que ces accusations proviennent de Justin Sun lui-même renforce la portée de l’affaire. Elles viennent s’ajouter aux autres éléments observés et contribuent à alimenter les doutes sur la nature réelle de World Liberty Financial.
L’épisode Dolomite ne peut pas être analysé isolément. Il s’inscrit dans une succession d’initiatives menées par la famille Trump depuis plusieurs années, toutes construites autour de la même logique : monétiser une base d’utilisateurs via des produits financiers ou spéculatifs, avec une extraction immédiate de valeur.
Dès 2021, avec les premiers NFTs de Melania Trump, puis en 2022 avec les cartes de Donald Trump, la mécanique est d’utiliser l’image publique et politique du président en produit monétisable. Cette logique s’intensifie en 2024 avec World Liberty Financial, dont la structure révèle dès le départ une captation massive des revenus par des entités contrôlées par la famille Trump.
L’année 2025 marque un changement d’échelle. Le lancement des memecoins $TRUMP et $MELANIA génère des centaines de millions de dollars en fees, avec une concentration extrême des gains chez les insiders tandis que des centaines de milliers de wallets subissent des pertes importantes. Dans le même temps, WLFI lève plus de 550 millions de dollars, avec une gouvernance largement contrôlée et des droits économiques quasi inexistants pour les investisseurs.
En parallèle, le rôle des différents projets du clan Trump dans les décisions politiques du président américain devient de plus en plus visible. L’investissement de Justin Sun intervient alors qu’il fait face à des poursuites de la SEC, qui seront ensuite suspendues. Des accords impliquant des fonds liés aux Émirats arabes unis émergent également, tandis que USD1 devient progressivement une infrastructure utilisée dans des transactions d’envergure.
Bien que rien ne soit officiellement confirmé aujourd’hui, il devient assez évident que les cryptos sont utilisées par Donald Trump comme un outil de financement, de négociation, d’influence et de monétisation. C’est aussi la raison pour laquelle l’affaire Dolomite n’a choqué personne dans l’industrie, tant il est admis que Trump ne s’est jamais intéressé aux cryptos pour les valeurs mais bien pour servir ses intérêts.
Peu importe l’issue de cette situation, un point semble désormais évident : World Liberty Financial ne peut pas être considéré comme un projet de finance décentralisée au sens traditionnel. Il s’agit d’une structure centralisée, conçue pour optimiser la capture de valeur, et dont les mécanismes s’éloignent profondément des standards attendus dans l’écosystème crypto.